La Lutte Collective : FIWON (Nigéria)

La Fédération des organisations des travailleurs informels du Nigéria – FIWON a été fondée le 18 juin 2010. Elle est le résultat de plusieurs années d’efforts de militants visant à former une plate-forme nationale pour faire pression avec l’objectif de faire reconnaître, faire respecter et faire valoir les contributions des travailleurs de l’économie informelle. Nous avons discuté avec le secrétaire général de FIWON, Monsieur Gbenga Komolafe, pour en savoir plus sur la lutte collective des travailleurs de l’économie informelle au Nigéria et découvrir ce que nous pouvons apprendre de leur expérience.

Partir d’un projet de recherche pour arriver au lancement d’une organisation nationale

Gbenga est impliquée dans l’organisation des travailleurs de l’économie informelle depuis près de vingt ans. Au début des années 2000, Gbenga faisait du bénévolat pour l’Association nigériane des techniciens automobiles – NATA, lorsqu’il a entendu parler d’un projet de recherche axé sur le caractère informel des activités et la société civile. L’organisation a demandé à faire partie du projet et a réussi. Ce fut une formidable expérience d’apprentissage sur la manière de mener des recherches sur l’économie informelle.

 « Nous étions les seuls non-universitaires qui faisaient partie des projets », se souvient Gbenga, « j’ai fait le tour du pays pour parler aux travailleurs et ce fut une véritable révolution. En fin de compte, nous avons rédigé un rapport et il a été très bien reçu ».

L’association NATA était l’une des premières organisations de travailleurs auto-organisés de l’économie informelle, mais en 2008, d’autres secteurs (comme celui des vendeurs de rue) ont commencé aussi à s’auto-organiser. Il était nécessaire de créer une fédération nationale qui aurait pu aborder des questions transversales affectant les travailleurs de l’économie informelle, comme celles de l’accès à la protection sociale, « et créer une plateforme de plaidoyer pour le secteur de l’économie informelle qui pourrait lutter contre la marginalisation totale de ces travailleurs au cours des processus décisionnels », dit Gbenga.

Ainsi, FIWON a été lancé le 18 juin 2010 à Abuja, la capitale du Nigéria. La première conférence a réuni environ vingt-quatre organisations de tout le pays. « Depuis lors, nous avons relevé un grand nombre de ces problèmes et défis », déclare Gbenga. « Nous avons mené de nombreuses luttes. Par exemple, nous avons dû lutter contre le harcèlement et l’extorsion habituels dont de nombreux membres de la FIWON souffraient quotidiennement. Nous avons dû nous réunir plusieurs fois devant les tribunaux pour défendre les droits de l’Homme des membres, pour organiser des manifestations dans les rues, faire des représentations au parlement, etc. ».

« Une chose est claire », déclare Gbenga, « nous avons gagné beaucoup de visibilité pour l’économie informelle en tant que secteur qui contribue grandement à l’économie nigériane ».

Un exemple de cette visibilité accrue a été le rapport du Bureau national des statistiques (BNS), publié en 2014, qui a catégorisé, pour la première fois, l’économie informelle en indiquant qu’elle contribuait à 57,9 % au PIB nigérian, et que plus de 80 % de la population active nigériane y ont été impliqués. Le nombre de recherches universitaires sur l’économie informelle nigériane a augmenté ces dernières années.

« Malheureusement, aujourd’hui, cette reconnaissance accrue ne s’est pas vraiment traduite dans diverses politiques ou programmes spécifiques axés sur les besoins, problèmes et défis de l’économie informelle », explique Gbenga.

La complexité de l’organisation des travailleurs de l’économie informelle

Conférence de presse/réunion à la Mairie contre l’expulsion et l’interdiction des opérateurs dites « okada », le 12 février 2020.

 L’un des principaux problèmes auxquels sont confrontées les organisations de travailleurs de l’économie informelle est celui de l’organisation des travailleurs eux-mêmes et leur implication dans le travail de l’organisation en front uni.

Pour FIWON, il était évident qu’ils devaient adopter une combinaison d’approches pour garantir le succès de cette fédération nationale. Comme l’explique Gbenga :

« Nous avons dû agir de manière décentralisée. Le travail informel est très localisé. Il est réalisé dans les communautés, et très souvent, de manière très individualisée, lorsque les gens travaillent seuls. Ils travaillent dans leurs propres magasins ou même chez eux. Et donc, cela signifiait que nous devions décentraliser les efforts de notre organisation, nous avons dû avoir des leaders au niveau des communautés qui auraient soutenu l’idée de rassembler les gens pour défendre leurs droits, travailler, aider à s’organiser dans les communautés ».

Aujourd’hui, les membres de FIWON sont plus de 700 associations communautaires de travailleurs de l’économie, représentant 27 États nigérians. Certains d’entre eux, comme le NATA, essaient également de s’organiser au niveau national. FIWON compte sur les organisateurs et les leaders locaux pour rassembler tous ces travailleurs et promeut des formations axées sur les droits de l’Homme, la sécurité au travail et d’autres aspects. Vu qu’elle représente plusieurs secteurs de l’économie informelle, FIWON doit toujours prendre en compte les différents contextes. Par exemple, en parlant des problèmes de sécurité et de santé Gbenga compare les ouvriers du vêtement avec les vendeurs de rue et dit que les ouvriers du vêtement peuvent souffrir de blessures à la colonne vertébrale en raison des heures de travail assis prolongées, alors que les vendeurs de rue sont vulnérables à la pollution et à la brutalité policière.

Depuis 2017, FIWON a également tenté de travailler à travers les coopératives et d’encourager les travailleurs à épargner et à emprunter à des conditions plus accessibles que celles mises à leur disposition par les institutions financières.

Mais le travail le plus important que fait FIWON est un travail d’explication aux travailleurs de l’économie informelle de leurs droits effectifs. Comme l’explique Gbenga : « Nous essayons de leur expliquer qu’ils ont des droits en tant que citoyens du Nigéria, en tant qu’êtres humains, en tant que membres de leurs communautés et aussi en tant que travailleurs. Vu qu’ils font un travail très important et apportent une contribution très significative à leurs communautés, à l’économie nationale, ils devraient donc respecter le travail qu’ils font, ils devraient se faire respecter et être prêts à se battre pour protéger leurs droits. Après une telle formation, il est beaucoup plus facile pour les organisateurs d’inciter les gens à vouloir faire partie de la vue d’ensemble, à faire partie de FIWON ».

FIWON se concentre également sur la promotion de la responsabilité au sein des organisations de l’économie informelle. L’importance d’avoir une constitution écrite, largement lue et comprise, comme un point de référence pour la conduite de l’organisation, par exemple, fait souvent l’objet de formations en leadership.

Cependant, Gbenga reconnaît qu’il peut être difficile d’inciter les travailleurs à s’impliquer activement. Les travailleurs de l’économie informelle travaillent généralement pour eux-mêmes, ce qui signifie que même le fait d’assister à une réunion peut entraîner une perte de revenu. Et parfois, il peut être difficile d’expliquer l’importance de payer les cotisations, par exemple, et d’exiger les leaders d’être responsables.

« Cette attitude reflète la manière dont les organisations sont gouvernées et permet parfois aux leaders de devenir puissants et de faire ce qu’ils aiment », déclare Gbenga, « nous encourageons les membres à s’intéresser plus activement à la manière dont les organisations sont gérées, à payer leurs cotisations afin de pouvoir exiger la responsabilité, et ainsi de suite ».

Une autre préoccupation est la participation des femmes. Au Nigéria, comme dans de nombreux autres pays, l’économie informelle est dominée par les femmes. Certains secteurs en particulier, tels que la vente au marché et le travail domestique, emploient principalement des femmes. Mais Gbenga admet qu’une telle prédominance ne se traduit pas toujours par le leadership des femmes : « Je dois avouer que la culture patriarcale traditionnelle se reflète également dans ce domaine. Ainsi, nous découvrons que dans certains secteurs où il y a plus de femmes, on peut voir que les hommes ont tendance à dominer le leadership. Nous essayons d’y remédier en encourageant les associations à devenir plus ouvertes et à organiser des réunions démocratiques plus transparente et participatives ».

Face aux autorités et exigence d’être reconnus

FIWON est un défenseur actif de la lutte contre la corruption et contre les violations des droits de l’Homme au Nigéria. Lorsqu’on lui a demandé s’il était normal que les organisations de travailleurs s’opposassent ainsi aux autorités, Gbenga expliqua le contexte nigérian : « Les syndicats deviennent de plus en plus conservateurs dans leurs saisines des gouvernements. D’une manière générale, le mouvement syndical nigérian a été mis à mal par un comportement extrême de recherche de rente. Cela a créé beaucoup de tension sérieuse au sein du mouvement ».

Le même schéma se produit parfois dans les organisations de l’économie informelle, lorsque certains leaders recherchent le patronage des partis politiques ou des gouvernements au pouvoir, mais FIWON est fermement contre un tel comportement. Selon Gbenga, « pour les travailleurs de l’économie informelle, en raison de l’extrême marginalisation subie historiquement, nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre d’être complaisants et de ne pas être critiques ». Il ajoute : « Nous avons de très bonnes politiques écrites qui ne font que ramasser la poussière dans les différents bureaux, parce que personne ne respecte réellement ces politiques. Donc, nous devons être critiques, nous devons amener les gens à rendre des comptes ».

Les travailleurs nigérians de l’économie informelle ne peuvent pas non plus compter sur la solidarité du mouvement syndical au sens large dans le pays. Par conséquent, ils doivent agir en leur propre nom et prendre les choses en main.

Le résultat a été mitigé. Dans certains États nigérians, les gouvernements sont hostiles. Dans un cas, une organisation parallèle a même été créée pour rivaliser avec FIWON, en échange d’un patronage. « Beaucoup de soi-disant dirigeants d’organisations de travailleurs informels trouvent cela attrayant, car ils bénéficient du favoritisme pour eux-mêmes au détriment de leurs membres », explique Gbenga.

Cependant, dans de nombreux autres États, FIWON entretient des relations solides avec le gouvernement de l’État concerné et les collectivités locales.

« Nous avons toujours dit que les travailleurs de l’économie informelle avaient le droit de s’auto-organiser et de protéger leurs intérêts, et il ne pouvait y avoir aucune excuse pour cela », déclara Gbenga.

Les principales priorités de FIWON

Manifestation du 1er octobre 2020 à Osogbo, dans le sud-ouest du Nigéria

Depuis son lancement en 2010, FIWON a organisé des séances de planification stratégique pour définir les principales priorités d’action.

L’une des premières était de minimiser, autant que possible, le harcèlement et l’extorsion dont souffrent les travailleurs de l’économie informelle, en particulier les vendeurs, et d’exiger plus de respect pour les travailleurs de l’économie informelle en tant que citoyens et travailleurs. Grâce à des manifestations de masse et à d’autres actions de plaidoyer, FIWON a réussi à mettre fin aux arrestations arbitraires de vendeurs de rue et de marché et a également traité des problèmes d’expulsions et de destruction de quartiers informels à Lagos.

La protection sociale est une autre priorité principale de FIWON. En 2018, le gouvernement fédéral nigérian a mis au point un système de micro-pension pour les travailleurs de l’économie informelle qui s’est montré prometteur, et FIWON a été consulté à cet égard. Cependant, lorsque la politique a été lancée, elle ne reflétait pratiquement aucune des contributions de FIWON.

« Deux ou trois ans après, la participation reste extrêmement faible, parce que le régime est conçu de manière à rendre la participation difficile et irréalisable », dit Gbenga, « nous voulions une situation où le gouvernement encourageait la participation au régime de micro-pension en contribuant directement. Lorsque les travailleurs de l’économie informelle transfèrent un certain montant épargné au fonds de pension, le gouvernement devrait le prendre en compte. Vous ne pouvez pas simplement leur dire – voici le programme, commencez à contribuer – sans aucune contribution du gouvernement. Surtout dans une situation où le taux d’inflation est très élevé, bien supérieur au taux d’intérêt sur l’épargne. Ainsi, l’argent économisé aujourd’hui ne vaut guère dans quelques années. Des contributions à part égale du gouvernement pourraient minimiser cet effet ». FIWON a maintenant appelé à une révision de cette politique.

« Nous nous concentrons beaucoup sur les questions de protection sociale, et notre implication avec le gouvernement fédéral sur la politique de protection sociale vise à garantir que ces questions soient reflétées dans la politique nationale de protection sociale. Mais comme je l’ai dit, c’est un processus continu », explique Gbenga.

Une autre priorité clé de FIWON est le développement urbain inclusif, qui est lié au droit à la ville. Selon Gbenga, cela signifie que le développement urbain devrait « prendre en compte le besoin des travailleurs de l’économie informelle en espace public pour travailler sans crainte de harcèlement, et pour que les travailleurs de l’économie informelle soient soutenus et disposent d’une sorte de mécanismes soutenus par l’État pour la formation sur la sécurité et sur le renforcement des compétences ».

FIWON a réussi à persuader certains États nigérians d’aider à former les travailleurs de l’économie informelle aux questions de sécurité au travail et la Banque centrale du Nigéria à soutenir la formation liée aux compétences financières. Il travaille également sur un projet visant à amener les entreprises du secteur privé à aider le secteur informel dans ces questions, en particulier, dans la formation liée au développement des compétences entrepreneuriales et à la comptabilité.

Cependant, à la question de savoir quelle a été la réalisation majeure de FIWON jusqu’à présent, Gbenga a déclaré que l’augmentation de la visibilité était cruciale :

« La réalisation la plus importante de FIWON, d’après ce que je peux voir, est l’attention. Nous obtenons d’énormes quantités de visibilité qui n’existaient jamais. Les travailleurs de l’économie informelle sont plus appréciés maintenant. Maintenant, dans de nombreux États, les fonctionnaires sont beaucoup plus prudents dans la manière dont ils traitent nos membres, ils sont conscients que les gens résisteront à la violation de leurs droits. De plus, une plus grande attention est accordée aux problèmes qui touchent les travailleurs de l’économie informelle. Meilleure visibilité, meilleure reconnaissance de la contribution de l’économie informelle en général. Et les besoins, les défis et les problèmes qui affectent les travailleurs de l’économie informelle sont mieux appréciés maintenant, même le milieu universitaire montre son intérêt croissant ».

FIWON et StreetNet International

Discussion du nouvel agenda urbain lors du 6e Congrès de Streetnet International au Kirghizistan, 2019

FIWON a rejoint StreetNet en 2015, cinq ans après son lancement initial. À l’instar d’autres affiliés de StreetNet, l’affiliation de FIWON à une organisation internationale a contribué à des actions de plaidoyer. « Être représentants de StreetNet a été très utile au niveau national », explique Gbenga.

Il a donné l’exemple d’un législateur nigérian qui voulait proposer une loi en 2017, pour protéger les vendeurs de rue. Le législateur a contacté StreetNet et a été redirigé vers FIWON par la suite. « Et le législateur a été obligé de traiter avec nous, et nous avons pu apporter des contributions importantes. L’affiliation à StreetNet aide beaucoup. Cela aide également dans le cadre du plaidoyer et d’une meilleure reconnaissance », résume Gbenga.

Le projet de loi proposé par le législateur a été conçu après la loi indienne de 2014 sur les vendeurs de rue, mais adapté au contexte nigérian. Malheureusement, le législateur n’a pas regagné son siège aux élections de 2019. Maintenant, FIWON est à la recherche d’un nouveau parrain de ce projet de loi à l’Assemblée nationale.

StreetNet a également promu le travail et l’expertise de FIWON à l’occasion des autres forums, en particulier ceux qui concernaient le droit à la ville et le nouvel agenda urbain.

Conseils aux organisations de travailleurs de l’économie informelle

FIWON a maintenant plus de dix ans, et Gbenga travaille sur des questions liées à l’économie informelle depuis plus de vingt ans. Par conséquent, nous lui avons demandé s’il pouvait partager des conseils pour les travailleurs de l’économie informelle qui s’auto-organisent désormais.

Manifestation contre les arrestations arbitraires de vendeurs de rue et les expulsions illégales, Lagos, 1er novembre 2017

« Mon conseil est d’être patient », déclare Gbenga. « Il est extrêmement difficile de s’organiser dans l’économie informelle, car ce sont des gens qui ont été historiquement marginalisés et méprisés. Beaucoup pensent que la situation ne peut être améliorée ».

C’est pourquoi, il est important de rencontrer les travailleurs de l’économie informelle là où ils se trouvent et, comme le dit Gbenga, « non là, où vous voulez qu’ils soient. Ils essaient de survivre, et vous devez voir où vous pouvez intervenir pour améliorer les choses. Si vous faites preuve d’honnêteté, ils en viennent à apprécier cela et ce que vous voulez bien dire. Ensuite, ils commenceront à se rassembler et à construire un pouvoir collectif ».

Voilà les leçons importantes de l’organisateur chevronné des travailleurs de l’économie informelle, dont nous devons tous tenir compte !